Livraison de patates

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Nydelian
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Livraison de patates

Message par Nydelian » jeu. 2 août 2018 12:19

Ça faisait quelques jours que le bataillon était parti. Un peu plus d’une semaine, probablement. Nydelian n’était pas du genre à compter les jours. Et puis, on s’ennuie rarement lorsqu’on côtoie les résidents de l’au-delà. Pas parce qu’ils sont toujours présents, au contraire. Parce qu’on apprend à apprécier la solitude et le silence lorsqu’ils sont absents.
Azeroth était un monde beaucoup plus calme que l’Outreterre sur ce point là, c’était certain. Ou en tout cas, ses régions « civilisées » l’étaient. On croise beaucoup moins d’âme en peine et de spectres revanchards lorsqu’on reste près des sentiers battus, et, paradoxalement, des cimetières. Même les esprits les plus torturés finissent par trouver le repos lorsqu’ils sont guidés avec respect par la compassion des vivants. L’autre solution, évidemment, était les exorcismes pratiqués par les prêtres et paladins. Mais du point de vue de la jeune naine, une cicatrice refermée par la Lumière, qu’elle soit physique ou mentale, n’aide pas à croître. C’est juste un raccourci à travers un moment difficile pour atteindre le prochain bon moment.

Ces pensées la renvoyèrent vers une connaissance récente : la fille de Benzimar, Molossia. Le genre de personne qui préférerait la facilité. Faire table rase, oublier le passé, et recommencer comme si de rien n’était. Un comportement détestable. Un comportement de faible. Selon Nydi, on ne trouve le pardon qu’à travers la douleurs. Pas forcément physique, évidemment. Une âme capable de supporter les fardeaux de sa culpabilité et ses regrets, et de continuer à vivre malgré ce poids constant, c’est une âme forte. Autrement, ce n’est pas une personne à qui on peut faire confiance. C’est le genre de personne qui, au moindre problème, fuira à nouveau, ou s’effondrera.
Au sujet de Molossia, qu’était-elle devenue, dorénavant ? La guerre soudaine avait plus ou moins fait disparaître le sujet. À priori, elle avait demandé à rejoindre un bataillon de Montagnards ? Ç’aurait été hilarant qu’elle soit immédiatement mobilisée pour les batailles en Kalimdor. Au moins, cette pensée faisait rire la chamane.

Aux dernières nouvelles, celles obtenues en interpellant les voyageurs passant près d’Algaz, c’était bel et bien une guerre de faction. La Horde marchait sur Silithus ? Pour être honnête, ce n’était pas les détails qui intéressaient l’adolescente. La seule chose qui avaient une importance dans cette histoire, c’était le type de l’adversaire. Savoir que désormais, il ne s’agissait pas de repousser des démons ou des cultistes dont l’identité n’avait pas vraiment d’importance. Même l’éradication des Enfants de Ragnaros était un jeu d’enfant, à côté.
La guerre à venir impliquait un choc de civilisations. Quelque soit les justifications politiques, ce genre d’affrontement se gagne par la haine de l’adversaire. S’ils sont considérés autrement qu’en tant que monstres, pour que leur annihilation soit aussi facile à justifier que celle des démons, gagner seraient probablement impossible.

Si Nydelian avait été écartée de la bataille, c’était pour des formalités administratives, évidemment. Trop jeune pour signer d’elle-même tant qu’elle a un gardien légal. Même si celui-ci est sur un autre monde, et difficile à joindre à temps. Mais elle se posait malgré tout la question : est-ce que le Commandant été rassuré à l’idée qu’elle n’ai pas à affronter les orcs ? Après-tout, elle n’avait jamais vraiment caché son lien étroit avec leur culture d’antan, n’est-ce pas ? Elle avait grandi entourée par les spectres du passé de Draenor, alors…

« Non, il doit savoir que j’aurais aucun remord à tuer qui que ce soit, à ce stade, non? »

La jeune chamane grimpa les escaliers du fortin, et se rendit dans les dortoirs. Au milieu de ses affaires personnelles était rangé sa « boîte à bricole », bien que le contenu n’avait rien à voir avec l’atelier de Dvergr ou Dirk. Non, il s’agissait avant tout, faute de meilleurs termes, de grigris occultes. Des morceaux d’os in-identifiables, des herbes diverses mais sans réel dénominateur commun, et même quelques bestioles séchées. Au fond de la boîte, tombée entre les éléments plus massifs, se trouvait une dent de nain. Son nom était Bonnemort, mais Nydi l’avait déjà oublié. Elle se souvenait surtout du dégoût sur le visage de ses supérieurs lorsqu’ils s’étaient aperçus de ses actions. Le reste ne l’avait pas spécialement marquée. Ni les actions en elles-mêmes, ni les deux jours de punition.

Ce n’était pas la première fois qu’elle le ressentait, mais ça n’avait jamais été aussi fort auparavant. Ce sentiment d’inadéquation parmi les nains « normaux ». Qu’elle avait rejoint Azeroth pour fuir son quotidien ennuyeux et sans avenir sur l’Outreterre, mais qu’elle n’y avait pas vraiment sa place au final. Elle aurait voulu pouvoir s’en vanter. Que son environnement de croissance avait fait d’elle une personne forte, dorénavant dans un océan de faiblesse. Mais elle craignait que ça ne soit pas le cas. Le véritable mot qui la définissait la hantait depuis quelques temps. Celui proféré avec dégoût et sincérité par un de ceux pourtant considérés comme le pire du pire. Ce n’était qu’un garde sans foi dans un culte dangereux, présent non pas par sa crédulité, mais par son manque de conscience, et l’attrait du pouvoir. Un pervers brutal et immoral.
Et pourtant, face au sourire satisfait de Nydelian, qui l’avait entraîné à sa mort et qui le manipulait dans ce qui aurait dû être son éternel repos, sa réaction était d’autant plus douloureuse :

« Monstre. »


Était-ce ainsi que le monde la voyait ? Était-ce la source du dégoût dans le regard du Commandant et du Second, lorsqu’ils avaient trouvé Bonnemort inconscient et en sang ? Était-ce la personne qu’elle était vraiment, derrière son beau sourire, sa joie de vivre et ses idées farfelues ?
Et surtout, était-ce responsable pour elle de rester sur Azeroth plus longtemps ?
Sa décision prise, la jeune naine avait commencé à ranger ses affaires. Il lui faudrait évidemment un peu de temps pour envoyer sa lettre de démission à Forgefer, et demander un remplaçant pour surveiller le fort, mais elle n’était pas au jour près. Le bataillon n’était pas près de rentrer.
Dans ses pensées, elle ne remarqua presque pas l’ombre gigantesque passant par dessus le fort. Si elle douta un instant d’avoir bien vu la chose, cela fut confirmé par les cris de surprises de Stormviin, à l’extérieur. Ainsi, elle se précipita dehors, marteau et bouclier en main.

C’était difficile de surprendre Nydelian. Elle n’était pas du genre à rester sans voix face à quoique ce soit. Mais la vision en face d’elle avait le mérite d’être l’exception à la règle.
Un proto-drake armuré venait de se poser à proximité du fortin. Et même si la bête en elle-même était impressionnante, c’était loin d’être la chose la plus inhabituelle. Sur son dos se trouvait un nain gigantesque. C’était du moins ce qu’elle pouvait deviner en voyant sa silhouette, tracée à contre-jour. L’individu se pressa de descendre, et elle pu l’étudier avec plus de précision : sa taille était bel et bien hors-du-commun, puisqu’il égalait – et dépassait probablement – l’humain moyen. Et surtout, malgré son armure d’autant plus imposante, le trait le définissant le plus était sa barbe, comme littéralement sculptée dans la roche. La jeune naine ne connaissait pas vraiment bien l’histoire de sa race, et ne connaissait pas le terme approprié. Si elle l’avait su, elle aurait pu identifier l’être en face d’elle : un Terrestre.

« J’apporte un présent pour Bugli et Skäli. »

De sa voix monotone, le nain de pierre déclara la raison de sa venue. Et accordement à ses propos, il se déplaça vers l’arrière de sa monture. Avec la surprise actuelle, Nydi ne l’avait pas remarqué, mais, attachée par une corde à la queue du proto-drake, une nacelle avait été tirée jusque-là, soutenue par un ballon d’air chaud.
La-dite nacelle paraissait petite à côté du Terrestre et de sa monture, mais en remettant les choses dans leur contexte, il était assez évident qu’on pourrait transporter un griffon entier dans celle-ci. Mais son propriétaire, lui, en tira bien autre chose : un énorme tonneau rempli de pommes de terre.

« Il s’agit de ma première récolte. D’une partie, tout du moins. Je souhaitais les partager avec vous. »

« Je, hm... »

Nydelian chercha ses mots. Il y avait tant de choses à dire, soudainement. De questions à poser. Elle commença par l’information la plus importante.

« Le Commandant et le Second sont… enfin, tout le bataillon est parti. Ils reviendront pas avant quelques jours, désolée. Monsieur… ? »

« Mon nom est Gadolin Foudre-Yeux. Je suis un agriculteur dans la Marche de l’Ouest. Enchanté. »

La naine marqua un silence. « ...Soit. Je suis Nydelian, moi. Et… donc, euh, comme je disais, ils sont pas là. Ils sont parti défendre l’Alliance. »

Le Terrestre fixa la jeune chamane du regard. Bien que son visage était caché par un imposant casque de pierre (et inerte de toute manière), ses yeux perçants était parfaitement visibles. Deux joyaux bleus luisant au moindre rai de lumière les atteignant. Après quelques secondes de silence, il s’exprima à nouveau.

« Puis-je malgré tout déposer mes pommes de terre à l’intérieur ? Vous n’avez pas à vous inquiéter pour leur dégradation. Conservées au frai et à l’ombre, elles tiendront quelques semaines. »

Ne sachant pas vraiment quoi répondre à ce genre de demande, Nydi se contenta de le guider vers l’intérieur du fortin. En route, une réponse fini par apparaître dans son esprit. Une réponse concentrée sur un détails bête, n’ayant pour but que de faire avancer la conversation, et briser le silence.

« Je suis pas sûre qu'ils soient rentrés d'ici là. Une guerre, c'est long. »

Encore une fois, Gadolin l’inspecta de ses yeux transcendants.

« Ce n'est pas grave. J'irais les chercher moi-même s'ils tardent trop. Ce n'est pas bien de gâcher de la nourriture. »

Même si la justification en elle-même était ridicule, Nydelian pouvait difficilement contredire le colosse sur ce point. Un gigantesque nain de pierre, avec une armure aussi lourde que la sienne et deux armes massives dans son dos, pourrait facilement survivre un champs de bataille. À moins que les armes de siège le visent exclusivement, il serait difficile de l’arrêter s’il décidait de traverser les lignes pour ramener la Huitième en sûreté, un à un. Mais la surprise que représentait cette visite se dissipait petit à petit, et le besoin d’être insolente commençait à refaire surface dans le comportement de l’adolescente. Alors, elle rétorqua de la manière la plus brutale possible, avant même de réfléchir à ses propres propos.

« Et s’ils sont déjà morts ? »

Le Terrestre fixait son interlocutrice, encore et toujours, son visage impassible par nature faisant ressentir à cette dernière l’impression d’être jugée encore une fois. Mais il était difficile de savoir ce que pensait cet être de pierre. Sa réponse, encore et toujours, était marquée d’une neutralité qui, à ce stade, devenait tout simplement insupportable pour la jeune naine.

« J’ai confiance en leur résilience. Pas vous, Nydelian ? »

« Ils sont pas facile à tuer, oui. Mais ils ont quand même des difficultés à faire des choix difficiles. Comme tout ceux qui... »

Elle s’était interrompue, assaillie à nouveau par ses propres doutes. Comme tout ceux qui donnent trop d’importance à la mort ? Est-ce qu’elle pouvait vraiment dire ça ? Peu importe la façon dont elle retournait la chose, désormais, la réponse était claire. Elle était l’exception.

« Ne vous perdez pas trop dans vos pensées, Nydelian. »

Elle releva la tête. Le Terrestre la regardait encore, évidemment. Mais à sa surprise, il ne semblait pas la juger. Il se voulait presque… rassurant.

« Vous n’allez manifestement pas bien. La solitude est la pire ennemie des âmes sensibles. »

« Je suis pas sensible. »

C’est même ça le problème, chuchota-t-elle, le regard baissé.

« Vous avez peur d’être trop froide, Nydelian ? »

Son regard alla directement foudroyer le nain de pierre. Elle voulait lui répondre qu’elle n’avait peur de rien. Que rien ne peut lui faire peur, puisque la mort elle-même ne l’effraie pas. Mais elle avait peur d’elle-même, elle le réalisait désormais. Peur d’être trop différente. Elle soupira, et pris son courage à deux mains. Il était temps de s’ouvrir un peu.

« Je vois les morts depuis toute petite. Depuis mon premier souvenir, ma mémoire est remplie de fantômes, qui revivent chaque jour leurs morts et les souffrances qui vont avec. Alors j’ai été entraînée à leur apporter le repos, et c’est ce que je fais. Mais les gens attendent quand même de moi que je prenne la mort et la douleur des vivants comme si c’était important. »

Des larmes commençaient à couler. Elle n’était pas triste, mais frustrée. Et en colère. Elle aurait voulu être normale, pour être plus facilement comprise. Mais non, dans ce monde, elle n’était qu’un monstre.

« J’ai essayé de leur expliquer à quel point ils s’en font pour pas grand-chose, que la mort c’est pas la fin du monde, mais ils doivent me prendre pour une sadique! »

La main massive du Terrestre vint se poser sur l’épaule de la naine en pleurs. Contre toute attente, son geste était d’une délicatesse sans pareille, qu’on attribuerait difficilement à un assemblage de roche de prime abord.

« N’avez-vous jamais regretté la mort d’une personne vous étant chère, Nydelian ? »

La chamane releva son regard pour le diriger vers Gadolin. Elle voulait répondre non. Répondre autrement serait hypocrite. Mais pourtant, quelque chose au fond d’elle hurlait. Une idée oubliée, enterrée sous la base même où elle avait construit son identité. Et dans une voix tremblante, elle en prenait conscience.

« J’aurais aimé connaître ma mère. Mais c’est pas pareil, c’est... »

Elle cherchait à se justifier, à panser la contradiction qui déchirait son esprit. Une dissonance cognitive, comme l’avait décrit son oncle. Elle s’apprêtait à trouver des raisons, à se convaincre de la différence, mais elle fut interrompue.

« Comme vous, Nydelian, je ne pense pas que la mort soit un phénomène tragique. Pas en elle-même. Nous avons tous une place à rejoindre après avoir profité de la vie. Cependant, le malheur causé par une disparition ne vient pas de là. »

L’adolescente fixait désormais l’être de pierre, à l’écoute de son monologue.

« La gravité d’une mort provient de son potentiel perdu. De tout les futurs hypothétiques qui s’effondrent avec. Des projets qui n’auront jamais lieu, des bons souvenirs qui ne seront jamais crées. De tout les moments subséquents où l’on souhaiteras que le défunt soit encore là pour profiter de ceux-ci. Même si l’âme du concerné a trouvé le repos, ceux qui lui survivent n’ont pas à avoir honte de souffrir de son départ. C’est peut-être égocentrique, mais c’est une part de la mortalité. »

Le silence s’imposa. Elle ne savait pas quoi répondre. Et il n’avait rien à ajouter. Alors il se leva et reparti.

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