Fil de vie - L'infirmerie

Des lits superposés, du matériel médical et tout ce qu'il faut pour soigner nos blessures.
Chargé de l'Infirmerie : Lieutenant Siobhàn Mornebrise

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Siobhán Mornebrise
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Re: Fil de vie - L'infirmerie

Message par Siobhán Mornebrise » sam. 23 mai 2020 20:24

Voilà treize jours que Barbacier sommeille comme un poisson benthique prit dans un bain de vase, incapable de bouger. Voilà treize jours que Siobhán veille au grain, entretenant chaque nuit la bauge dans laquelle elle l’a fourré pour que les eaux du maelstrom et les herbes médicinales lui renforcent la couenne et lui permettent de faire de vieux os. Voilà treize jours et Barbacier peut maintenant se lever, faire quelques pas et inspirer profondément l’air pur des Hinterlands.

Il aurait pu, plutôt, mais il ne le fait pas. Ses yeux demeurent clos depuis cette soirée, s’agitant parfois sous ses paupières du fait de la détresse qu’il ressent, gigotant de droite à gauche comme la main d’un garçon qui salue une dernière fois sa mère, sac sur le dos, pour partir à l’aventure loin d’elle et de tous ceux qui ont la peau encore chaude. Démone. Elle n’a rien saisi de sa folie, ce soir-là. Après tout, elle ne sait que peu de choses de lui, de son passé et de ses tourments. Menteuse. Elle sent encore sur ses bras la rudesse des coups qu’il lui a portés pour se défaire de son contact, elle voit encore au travers de ses paupières la hargne de son regard braqué sur elle et entend perpétuellement la haine dans sa voix. Tu ne m’auras pas, meurs ! Perdre un compagnon a toujours été une épreuve pour la chamane, une épreuve traversée des dizaines de fois et pourtant toujours aussi douloureuse. Ne plus voir la vie dans les yeux d'un être cher est dur, mais voir la mort de celui que l’on a connu dans ses propres yeux l’est d’autant plus. Combien de fois devrait-elle vivre cela, et en porter le poids ?

Siobhán n’a parlé à personne du réveil de Barbacier au lendemain de l’accident. Elle n’a fait que clore l’infirmerie aux visites, prétextant un rituel important ne devant jamais être interrompu par une présence impure, dispensant ses soins aux autres au cœur du fortin, entre deux assiettes de fayots en sauce qui marinent sur la table depuis deux jours comme le légume qu’elle entretient chez elle. En état, Boldruk l’aurait tué. Aujourd’hui, elle ne souhaite prendre le risque qu’il se sente acculé et ne devienne un danger pour autre qu’elle.

La période est calme, la Première a pris le relais sur l’affaire des Robotgardes et la Huitième attend toujours les copies de rapports qui ne verront peut-être jamais le jour. Siobhán a travaillé toute la journée sur les notes d’une certaine Nydelian s’étant elle aussi intéressé aux propriétés des flagellants. La nuit est tombée et le bois dans l’âtre de l’infirmerie menace de tomber en poussière sous l’acharnement des flammes élémentaires qu’y a jetées la chamane. Elle fourre une nouvelle bûche dans la gueule du foyer et pose son regard fatigué sur le visage presque morbide de Boldruk qui s’anime parfois de brefs sursauts.

Si seulement je pouvais te montrer la vérité… murmure-t-elle en balayant de la main avec lassitude la poussière s’étant accumulée sur une étagère.

Un bref courant d’air fait tinter le rideau de perles de l’infirmerie. Siobhán se presse vers la porte pour la refermer, une moue revêche au visage, bien loin du sourire guilleret qui la caractérisait il y a peu encore. Son sens de l’observation lui fait défaut ce soir tant elle peste dans la barbe qu’elle n’a pas, et elle ne perçoit pas la petite plume diaphane et évanescente qui, portée par la brise mystique, voltige jusqu’à se poser sur la joue du nain pour y fondre comme un flocon au soleil. Alors qu’une partie de la solution au problème lui passe sous le nez, une idée lui traverse l’esprit comme un crépitement de foudre.

A défaut de te montrer ce que j’ignore, je peux te trouver, te rejoindre et te montrer ce que je sais ! lance-t-elle à demi-ton, comme si parler trop fort à un comateux pouvait risquer de le réveiller.

Pénétrer les souvenirs et les cauchemars d’autrui n’est que rarement une bonne idée, tant pour l’un que pour l’autre. Tant pour celui qui peut voir son passé se déchirer et l’oublier, que pour celui qui peut s’y perdre et s’y blesser l’âme. Jamais Siobhán n’a eu à tenter de tels rituels. Petite elle regardait souvent son père offrir le repos à l’âme des mourants en leur arrachant leurs démons, sans ne jamais oser y prendre part de peur d’y laisser des plumes. Elle aurait pu apprendre de lui, se former silencieusement à cet aspect plus mystique encore du chamanisme, mais l’enfant n’avait alors en tête que les jeux de poings desquels elle sortait souvent victorieuse mais amochée.

Toi grande inconnue qui nous insuffle la vie et nous la reprend, couvre-moi de tes bras pendant mon sommeil pour que dans le siens je ne me perde pas.

La chamane répète encore et encore ces mots, assise au centre du cercle rituel où l’air saturé d’encens n’est plus respirable depuis belle lurette. Elle sent la transe la prendre un instant avant de se défaire d’elle, et pense à tort y entrevoir la bénédiction demandée. Elle se lève, tire un tabouret de bois contre le bain vaseux de Barbacier et en tire son bras gauche. Posant son front chaud contre l’intérieur blanc du poignet du nain, Siobhán ne tarde pas au cours d’une litanie muette à sombrer dans un profond sommeil dont elle est naïvement certaine de ressortir sans trop de casseroles au train.


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Pour quelques instants le monde est noir autour d’elle, noir et froid, sans la moindre émotion, sans la moindre chaleur ni la moindre vie. Petit à petit, les contours des épopées oniriques de Barbacier se dessinent autour d’elle, la chaleur comme le vent lui fouettent à nouveau le visage. L’esprit de Siobhán ère longtemps dans le chaos que revit le nain, elle déambule comme une perdue à la recherche de la vision de celui qu’elle connaît. Le temps n’a plus de sens ici, mais elle finit par le trouver et l’observer. Devant lui, Boldruk Barbacier ne peut que comprendre que cette jeune naine rousse n’est pas à sa place dans ce souvenir. Siobhán lui sourit avec tendresse, et au cœur d’un chaos qui la balafre sans qu’elle ne s’en rende compte, elle lui tend la main pour lui montrer d’autres horizons, souvent tout aussi désagréables à revivre mais où le lieutenant fait partie de sa nouvelle famille. L’enfer se décompose et se change progressivement pour d’autres visions du point de vue de la chamane. La beauté des Tréfonds, le combat des troggs et des terrestres, la lutte contre Thagmar et la mort de Rega, Jintha’Alor et la prophétie de la petite Shadyrah, le voyage dans les Grisonnes, le cadeau du marteau-tempête, les jeux et le départ pour Silithus, la capture de Ch’aar, les beuveries improvisées et les jeux d’insignes, les engueulades pour l’unique salle de bain du dortoir… la chamane ne passe rien sous silence pour semer à nouveau quelques souvenirs dans l’esprit confus du guerrier…

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